
À l’ouverture des négociations annuelles obligatoires (NAO) sur les augmentations salariales, les salariés placent au cœur de leurs revendications le partage de la valeur et la préservation de leur pouvoir d’achat. Les négociations sont particulièrement difficiles, marquées par des augmentations de salaires limitées et une montée des tensions entre employeurs et représentants des salariés.
La plupart des NAO sur les salaires et le partage de la valeur au sein des entreprises ont lieu entre décembre et mars. Après plusieurs années de hausses salariales significatives, notamment pour compenser les effets d’une inflation galopante, les entreprises adoptent désormais une approche plus prudente dans le cadre des NAO sur les salaires.
Les premières tendances des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) 2025 confirment un contexte plus tendu que les années précédentes. Entre ralentissement économique, maîtrise des coûts et attentes salariales élevées, les discussions sont marquées par des désaccords croissants entre employeurs et représentants des salariés. Les discussions sont âpres et les compromis plus difficiles à trouver.
Un contexte défavorable aux augmentations
Alors que les NAO des années précédentes ont été fortement influencées par une inflation élevée, poussant les entreprises à accorder des hausses de salaires conséquentes pour préserver le pouvoir d’achat des salariés, la dynamique semble aujourd’hui s’inverser. En effet, le ralentissement de l’inflation (1,3 % en décembre 2024 selon l’Insee, avec une prévision de 1 % en 2025) amène de nombreux employeurs à justifier une modération salariale.
Cette année, de nombreuses entreprises se retrouvent dans une position délicate pour engager leurs négociations annuelles obligatoires. Pourquoi ? Parce que tous les voyants ne sont pas au vert, loin de là. Plusieurs facteurs viennent perturber la capacité des entreprises à accorder des hausses de salaires, créant un climat de tension entre employeurs et représentants des salariés.
Budgets sous tension : des finances fragilisées
Depuis plusieurs semaines, les annonces de plans sociaux se multiplient en France, touchant des secteurs variés, de l’industrie aux services en passant par la grande distribution. Ce phénomène ne se limite pas aux grandes entreprises : les TPE-PME, souvent plus vulnérables face aux fluctuations économiques, peinent également à préserver leurs effectifs et à assurer leur viabilité financière.
Même pour les entreprises qui ne subissent pas directement ces suppressions de postes, la situation reste préoccupante. La hausse des coûts de production, la montée des taux d’intérêt et la prudence accrue des investisseurs réduisent considérablement les marges de manœuvre. Résultat : les budgets alloués aux augmentations salariales et aux avantages sociaux sont plus restreints que les années précédentes. Dans certaines entreprises, les NAO se résument davantage à limiter la casse qu’à réellement négocier de nouveaux acquis pour les salariés.
Incertitude politique et économique : un climat instable
Au-delà des difficultés budgétaires, l’incertitude politique et économique alimente les réticences des employeurs à s’engager sur des hausses salariales durables. En France, les renversements de gouvernement successifs et les tensions autour du projet de loi de finances ont contribué à entretenir un climat d’instabilité. La réforme du marché du travail et les incertitudes sur la fiscalité des entreprises compliquent la visibilité à moyen terme, poussant de nombreux employeurs à adopter une posture prudente.
Par ailleurs, le ralentissement de l’inflation, bien que perceptible dans les chiffres, peine encore à se traduire en une amélioration concrète du pouvoir d’achat. Les ménages ressentent toujours la pression des prix élevés sur les produits de première nécessité, ce qui alimente les revendications salariales. Mais du côté des employeurs, l’argument du ralentissement de l’inflation est souvent utilisé pour justifier une politique de modération salariale.
Enfin, le contexte géopolitique mondial ajoute une couche supplémentaire d’incertitude. Les tensions commerciales entre grandes puissances, la guerre en Ukraine, l’instabilité au Moyen-Orient et les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement ont un impact direct sur les coûts de production et la rentabilité des entreprises françaises. Cette situation pousse de nombreux dirigeants à temporiser et à freiner leurs engagements en matière de revalorisation salariale, redoutant de nouvelles secousses économiques dans les mois à venir.
En somme, ces différents facteurs contribuent à tendre les NAO 2025, rendant les discussions particulièrement ardues entre les partenaires sociaux. Si les salariés réclament des hausses de salaires pour préserver leur pouvoir d’achat, les entreprises, elles, doivent jongler entre contraintes budgétaires et incertitudes économiques pour maintenir leur compétitivité.
Le nombre d’accords sur les salaires est en baisse
Selon une étude du Groupe Alpha, le nombre d'accords salariaux signés entre septembre et novembre 2024 a diminué, passant de 262 à 242 par rapport à la même période l'année précédente, indiquant un ralentissement des négociations salariales.
Dans les PME, la situation est encore plus complexe. Le cabinet de conseil a analysé près de 2 000 accords de NAO entre 2021 et 2023. Résultat : seuls 5 % des PME ont conclu un accord sur les salaires, contre 65 % des entreprises de taille intermédiaire.
Si elle peut être décevante, « au moins, dans les grandes entreprises, la négociation existe, souligne Christian Pellet, président de Sextant Expertise. Car, dans les PME, cela reste très marginal, même quand il y a une présence syndicale ».
Des augmentations de salaires plus limitées en 2025
Les NAO 2025 sont marquées par un ralentissement des hausses salariales après plusieurs années de revalorisations soutenues.
Les dernières années ont été marquées par des hausses de salaires inédites (inflation oblige…). Les chiffres le montrent : 6 cadres sur 10 ont été augmentés en 2024, un niveau record (d’après le dernier baromètre de l'Apec), et 86% des accords NAO signés en 2023 envisageaient une augmentation générale des salaires (selon Sextant Expertise).
Mais cette année, la situation est bien différente.
Le Groupe Alpha a publié une étude qui compile les premiers chiffres des NAO 2025, et les constats sont clairs :
• La dynamique de signature des accords d’évolution des salaires ralentit.
• Dans les entreprises qui augmentent les salaires, les augmentations générales sont privilégiées, mais leur montant moyen est en net recul par rapport à l’année dernière.
• Près de la moitié des entreprises n’ont pas négocié de budget d’augmentations pérennes pour leurs salariés, mais seulement des mesures périphériques et primes.
• La prime de partage de la valeur est moins fréquente qu’en 2024.
Les augmentations générales, la pratique d’augmentation majoritaire
Le Groupe Alpha souligne que les augmentations générales (AG) restent la pratique majoritaire, touchant 77,4 % des non-cadres et 66,5 % des cadres. Toutefois, les montants moyens des AG sont en net recul, s'établissant à 1,62 % pour les cadres et 1,96 % pour les ouvriers et employés. Les augmentations individuelles (AI), quant à elles, concernent 45,2 % des non-cadres et 51,8 % des cadres, avec des montants moyens de 2,24 % pour les cadres et 1,98 % pour les autres catégories.
Des niveaux d’augmentations plus faibles
+ 1,32 %, c’est la moyenne des augmentations générales et individuelles de salaire toutes catégories confondues que peuvent espérer les salariés en 2025, si l’on tient compte des entreprises qui n’accorderont rien d’autre en 2025 que « des primes et des éléments périphériques », révèle le Groupe Alpha, spécialiste des relations sociales et des conditions de travail, dans une étude « flash » publiée le 5 décembre.
Mais ce 1,32 % est aussi une moyenne tirée vers le bas par la part croissante d’entreprises qui n’accordent que des primes ou autres éléments périphériques. En réalité, pour les salariés qui travaillent dans les entreprises qui augmenteront le salaire de base en 2025, la moyenne grimpe à 2,33 % toutes catégories professionnelles confondues, ce qui implique un gain de pouvoir d’achat.
Selon les prévisions de l’Observatoire annuel de performance sociale et des rémunérations de LHH, les entreprises devraient octroyer des budgets d’augmentation médians de 2,8% voire de 2,5%, contre 3,5% en 2024 et 4,7% en 2023. La baisse touche tous les secteurs.
Pas besoin de faire un tableau : les délégués syndicaux ne sont pas satisfaits des premières négociations et réclament des efforts supplémentaires pour améliorer le pouvoir d’achat des salariés.
Les négociations se tendent dans les entreprises
Cette situation crée un terrain propice aux conflits sociaux. En effet, les attentes des salariés en matière de rémunération restent élevées, alors même que les employeurs cherchent à contenir leurs coûts.
Dans plusieurs entreprises, les discussions restent bloquées, notamment sur la répartition des augmentations entre hausses générales et individuelles. Les représentants syndicaux dénoncent des efforts jugés trop limités, en particulier dans les secteurs où la rentabilité des entreprises est perçue comme élevée. L’absence d’un réel partage de la valeur ajoutée avec les salariés renforce le sentiment d’iniquité, attisant les revendications et les risques de conflit social.
Les secteurs les plus exposés aux tensions sont ceux où les hausses salariales sont jugées en deçà des attentes des salariés, notamment l’industrie, le transport, la grande distribution et certains services.
• Dans le secteur industriel, des grèves ont éclaté, notamment chez SBM à Béziers ou chez Saint-Frères Enduction en Picardie, avec des salariés revendiquant des augmentations mensuelles plus conséquentes.
• Dans les grandes entreprises, des groupes comme Thales ou TotalEnergies ont vu émerger des contestations face aux premières propositions de revalorisation jugées trop faibles. Des mobilisations ont encore eu lieu chez le fabricant de chaufferies nucléaires à bord des sous-marins TechnicAtome, à Cherbourg (Manche), chez le fabricant d’emballages industriels OREP-Packaging, à Loches (Indre-et-Loire), mais aussi sur des sites du groupe d’assurance Covéa (MMA, GMF, MAAF).
• Dans les PME, où les NAO restent souvent marginales, le mécontentement s’exprime aussi parfois par des mobilisations. Une cinquantaine de salariés de l’entreprise de transport routier Les Citerniers bretons ont cessé le travail, le 20 janvier, à Quéven (Morbihan), pour obtenir une hausse de 2,5 %.
Le défi des NAO 2025 sera donc de trouver un équilibre entre les attentes salariales des employés et les contraintes économiques des entreprises. Si les employeurs invoquent la nécessité de préserver la compétitivité et l’emploi, les salariés, de leur côté, s’inquiètent de la stagnation de leur pouvoir d’achat et du manque de reconnaissance financière.
Les tensions sociales pourraient s’accentuer dans les semaines à venir. De nouvelles mobilisations ne sont pas à exclure, notamment dans les secteurs où les propositions des employeurs sont jugées insuffisantes.
Comment aborder les NAO cette année ?
Les représentants des salariés ont un rôle clé à jouer dans ces négociations. Voici quelques recommandations pour optimiser leur action :
Bien préparer les négociations
• Analyser les comptes de l’entreprise pour identifier ses marges de manœuvre.
• Se baser sur des études de marché et des comparatifs sectoriels pour justifier les revendications.
• Mobiliser les salariés en amont pour établir des revendications cohérentes.
Structurer les demandes de manière stratégique
• Privilégier une approche progressive : commencer par les demandes essentielles et élargir selon les possibilités.
• Proposer des augmentations de salaires plutôt que des primes ou des avantages sociaux. Privilégier les augmentations générales aux augmentations individuelles.
• Exiger des engagements sur des revalorisations futures en cas de conjoncture améliorée.
Entretenir un dialogue constructif
• Éviter les confrontations stériles et privilégier des arguments fondés sur des faits.
• Solliciter des médiations en cas de blocage pour maintenir une dynamique de négociation.
• Valoriser les avancées obtenues pour renforcer la crédibilité et l’influence des représentants du personnel.
Les Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) sur les salaires en 2025 s'inscrivent dans un climat économique et social tendu, où la prudence budgétaire des entreprises se heurte aux attentes des salariés en matière de pouvoir d'achat.
L’enjeu des NAO 2025 dépasse ainsi la seule question des salaires : il s’agit aussi de maintenir un dialogue social constructif pour garantir un équilibre entre attractivité des entreprises et juste reconnaissance du travail des salariés.
Si certaines négociations aboutissent à des compromis, d’autres restent bloquées, laissant entrevoir de possibles mouvements sociaux dans les semaines à venir. Ce qui est sûr, c'est que les NAO 2025 ne ressembleront pas aux années précédentes, et que chaque accord conclu sera le fruit de négociations plus ardues que jamais.
Publié le 3 février 2025
Rédigé par Officiel CSE
Sources :
Les premiers chiffres des NAO 2025, une étude Flash du Centre Etudes & Data du Groupe Alpha
Sextant Expertise : « Livre Blanc pour comprendre et agir : les enjeux des NAO dans un contexte économique complexe » - Novembre 2024
Le Monde : « Pourquoi les négociations sur les salaires sont de plus en plus compliquées dans les entreprises » - 29 janvier 2025
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